Les camions
Un dimanche d'hiver j'ouvrirais ma fenêtre,
Paris serait désert, ma rue serait déserte,
Ca sentirait le gel et dans le petit jour,
Il viendrait du lointain comme un bruit de tambours
Et je verrais surgir tout une caravane
De poids lourds, de Diesels, portant mon monogramme
Sur le premier camion, dans la bise qui cingle,
Je les reconnaîtrais, mes nippes et mes fringues
Ma première chemise, celle dont on se fout,
Uniformes, costumes et par-dessus le tout
Le tas de pardessus où j'ai sué ma vie
Et mon premier smoking et mon dernier habit
Le deuxième camion trimballerait les viandes
Dont je me suis nourri. Tous ces morceaux qui pendent
Sont les bœufs qui meuglaient au cœur des abattoirs,
Les agneaux qui pleuraient devant les égorgeoirs
Mais Monsieur le Curé, quand il a fait la quête,
Aime bien lui aussi manger de la blanquette.
Le troisième camion serait, immense foudre,
Le vin fou que j'ai bu, qui met le feu aux poudres
C'est la bière et le gin et c'est n'importe quoi
Qui vous berce le spleen, qui fait que l'on est soi,
Que l'on oublie un temps sa peine originelle
Et que noir on est blanc comme neige éternelle
Le dernier des camions serait camion de charme
Où seraient à l'étroit des femelles en larmes,
Celles qui m'ont aimé, mêlées à des catins
Et je verrais briller dans l'air froid du matin
Les yeux de la Danoise et de la Japonaise
En éclairs bleu turquoise et en lueurs de braises,
Alors je descendrais, nu pieds, en pyjama
Et, sans que l'on me voie, je suivrais le convoi
La rue s'enfoncerait en un noir souterrain
D'où l'on ne ressort pas et qui ne mène à rien,
Deux ou trois jours après, vous liriez mon faire-part,
Ce dimanche serait celui de mon départ.
Los camiones
Un domingo de invierno abriría mi ventana,
París estaría desierto, mi calle estaría desierta,
Olería a hielo y en la penumbra,
Vendría desde lejos como un sonido de tambores
Y vería surgir toda una caravana
De camiones pesados, de diésel, llevando mi monograma
En el primer camión, en el viento cortante,
Los reconocería, mis trapos y mis ropas
Mi primera camisa, la que a nadie le importa,
Uniformes, trajes y encima de todo eso
El montón de abrigos donde sudé mi vida
Y mi primer smoking y mi último traje
El segundo camión llevaría las carnes
De las que me alimenté. Todas esas piezas colgantes
Son los bueyes que mugían en el corazón de los mataderos,
Los corderos que lloraban frente a los degolladeros
Pero el Señor Cura, cuando hace la colecta,
También le gusta comer blanqueta
El tercer camión sería, inmenso barril,
El vino loco que bebí, que enciende la mecha
Es la cerveza y el gin y cualquier cosa
Que adormece la melancolía, que hace que uno sea uno mismo,
Que olvide por un tiempo su dolor original
Y que negro sea blanco como nieve eterna
El último de los camiones sería un camión encantado
Donde estarían apretadas hembras llorosas,
Aquellas que me amaron, mezcladas con prostitutas
Y vería brillar en el aire frío de la mañana
Los ojos de la Danesa y de la Japonesa
En destellos azul turquesa y en luces de brasas,
Entonces bajaría, descalzo, en pijama
Y, sin ser visto, seguiría el convoy
La calle se adentraría en un oscuro subterráneo
Del que no se sale y que no lleva a nada,
Dos o tres días después, leerían mi obituario,
Este domingo sería el de mi partida.