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The Giant Strawberry

Mey Frederik

La fraise géante

Je me décidais à cultiver la fraise géante
Pour vaincre enfin cette peur que j'ai toujours eu des plantes,
Et poussé par le désir de me faire admettre
Parmi les jardiniers comme collègue et maître.
Pour prouver au monde qu'en plomberie je suis champion
J'installais moi-même le système d'irrigation.
Il me restait un mètre à creuser jusqu'à la serre
Lorsqu'une fontaine noire jaillit de la terre.
Une eau si grasse et sale... Ce n'est pas de l'eau ma parole !
Ca a le goût, ça a l'odeur, mais oui, c'est du pétrole !"
Et pendant que mes doigts examinaient la matière,
Je pensais à ces vers d'un poète berbère

Heureux celui qui au fond de son jardin
Trouve du pétrole et en fait profiter les copains

La fraise géante était vite oubliée, à la place
Je remplissais des bols, des bidons et des tasses.
Tous mes voisins affluaient attirés par le pétrole
Munis de jerricans, de marmites et de casseroles.
Un vieillard oublia ses rhumatismes et indiqua
Des places aux autos et vendit des lots de tombola.
Déjà un photographe de presse et un journaliste
Précédaient de peu le premier car empli de touristes.
Un commerçant installa pour accueillir tout ce trafic
Dans ma serre un stand de frites et un W.C. public.
Un redoutable chœur d'enfants vint à paraître
Pour me chanter cette aubade sous ma fenêtre

Heureux celui qui au fond de son jardin
Trouve du pétrole et en fait profiter les copains.

Mon jardin devint bientôt un lieu de pélerinage.
Déjà il figurait sur les prospectus de voyages.
Je vis plein d'amis disparus venir remplir leurs bouteilles
Et se comporter comme si l'on s'était quittés la veille.
Même le Pape m'envoya un message de paix
Et m'offrit le vélo qu'Eddy Merckx lui avait donné
La Mafia et plusieurs fabriques d'automobiles
Me proposaient des accords commerciaux fertiles.
Un impresario choisit mon jardin pour y faire
Un festival de jazz et de rock en plein air.
Je reçus même un napperon de la part d'Annabelle
Et elle avait brodé ces mots sur la dentelle

Heureux celui qui au fond de son jardin
Trouve du pétrole et en fait profiter les copains

Je pris donc un brevet sur ma méthode de forage
J'installais des citernes dans la cave et le garage
J'y projetais une raffinerie de toute urgence
Lorsqu'un de mes technologues ébranla ma confiance
"Votre nappe de pétrole, dit-il, sans merci
C'est le pipe-line qui mène de Bordeaux à Paris".
C'est ça la vie et ça ne manque pas de surprises.
Alors je me souvins de ma première entreprise
Et le destin qui se moquait un instant de moi voulait
Voir mes efforts botaniques couronnés de succès
Car engraissée de frites et arrosée de bière
La fraise ressortait par le toit de la serre.

Une fraise grosse comme une maison
Aide-moi à la porter et nous nous la partagerons.

The Giant Strawberry

I decided to grow the giant strawberry
To finally conquer this fear I've always had of plants,
And driven by the desire to be accepted
Among the gardeners as a colleague and a master.
To prove to the world that I'm a plumbing champ
I set up the irrigation system all by myself.
I had just one meter left to dig to the greenhouse
When a black fountain burst up from the ground.
Water so thick and dirty... This ain't water, I swear!
It has the taste, it has the smell, but yes, it's oil!"
And while my fingers examined the substance,
I thought of those lines from a Berber poet:

Happy is the one who, deep in their garden
Finds oil and shares it with their friends.

The giant strawberry was quickly forgotten, instead
I filled bowls, jugs, and cups.
All my neighbors flocked in, drawn by the oil
Armed with gas cans, pots, and pans.
An old man forgot his rheumatism and pointed out
Parking spots for cars and sold raffle tickets.
Already a press photographer and a journalist
Were just ahead of the first bus full of tourists.
A merchant set up to handle all this traffic
In my greenhouse, a fry stand and a public restroom.
A fierce choir of kids came to appear
To sing me this serenade under my window:

Happy is the one who, deep in their garden
Finds oil and shares it with their friends.

My garden soon became a pilgrimage site.
It was already featured in travel brochures.
I saw lots of old friends come to fill their bottles
And act like we’d just parted the day before.
Even the Pope sent me a message of peace
And gifted me the bike that Eddy Merckx had given him.
The Mafia and several car manufacturers
Offered me fertile business deals.
An impresario chose my garden to host
An outdoor jazz and rock festival.
I even received a doily from Annabelle
And she had embroidered these words on the lace:

Happy is the one who, deep in their garden
Finds oil and shares it with their friends.

So I took out a patent on my drilling method
I installed tanks in the basement and the garage.
I was planning an urgent refinery
When one of my techs shook my confidence.
"Your oil field," he said, mercilessly,
"Is the pipeline that runs from Bordeaux to Paris."
That's life, and it sure has its surprises.
Then I remembered my first venture
And fate, which mocked me for a moment, wanted
To see my botanical efforts crowned with success
Because fattened on fries and washed down with beer
The strawberry was popping out through the roof of the greenhouse.

A strawberry as big as a house
Help me carry it, and we’ll share it.