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La gran mañana

Yves Montand

La grasse matinée

Il est terrible
Le petit bruit de l'oeuf dur cassé sur un comptoir d'étain
Il est terrible ce bruit
Quand il remue dans la mémoire de l'homme qui a faim
Elle est terrible aussi la tête de l'homme
La tête de l'homme qui a faim
Quand il se regarde à six heures du matin
Dans la glace du grand magasin
Une tête couleur de poussière
Ce n'est pas sa tête pourtant qu'il regarde
Dans la vitrine de chez Potin

Il s'en fout de sa tête l'homme
Il n'y pense pas, il songe
Il imagine une autre tête
Une tête de veau par exemple
Avec une sauce de vinaigre
Ou une tête de n'importe quoi qui se mange
Et il remue doucement la mâchoire doucement
Et il grince des dents doucement
Car le monde se paye sa tête
Et il ne peut rien contre ce monde
Et il compte sur ses doigts un deux trois
Un deux trois
Cela fait trois jours qu'il n'a pas mangé
Et il a beau se répéter depuis trois jours

Ça ne peut pas durer, ça dure
Trois jours, trois nuits sans manger
Et derrière ces vitres
Ces pâtés ces bouteilles ces conserves
Poissons morts protégés par les boîtes
Boîtes protégées par les vitres
Vitres protégées par les flics
Flics protégés par la crainte
Que de barricades pour six malheureuses sardines
Un peu plus loin le bistrot
Café-crème et croissants chauds
L'homme titube
Et dans l'intérieur de sa tête
Un brouillard de mots
Un brouillard de mots
Sardines à manger
Oeuf dur café-crème
Café arrosé rhum
Café-crème
Café-crème
Café-crime arrosé sang!

Un homme très estimé dans son quartier
A été égorgé en plein jour
L'assassin le vagabond lui a volé
Deux francs
Soit un café arrosé
Zéro franc soixante-dix
Deux tartines beurrées
Et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon

La gran mañana

Es terrible
El pequeño ruido del huevo duro roto sobre un mostrador de estaño
Es terrible ese ruido
Cuando se agita en la memoria del hombre que tiene hambre
También es terrible la cara del hombre
La cara del hombre que tiene hambre
Cuando se mira a las seis de la mañana
En el espejo del gran almacén
Una cara color de polvo
No es su cara, sin embargo, la que mira
En la vitrina de la tienda

Al hombre no le importa su cara
No piensa en eso, reflexiona
Imagina otra cara
Una cara de ternera, por ejemplo
Con una salsa de vinagre
O una cara de cualquier cosa que se coma
Y mueve suavemente la mandíbula
Y rechina los dientes suavemente
Porque el mundo se burla de él
Y no puede hacer nada contra este mundo
Y cuenta con sus dedos uno, dos, tres
Uno, dos, tres
Han pasado tres días sin comer
Y por más que se repita desde hace tres días

No puede durar, dura
Tres días, tres noches sin comer
Y detrás de estos vidrios
Estos patés, estas botellas, estas conservas
Peces muertos protegidos por las latas
Latas protegidas por los vidrios
Vidrios protegidos por los policías
Policías protegidos por el miedo
¡Qué barricadas por seis miserables sardinas!
Un poco más allá, el bar
Café con crema y croissants calientes
El hombre tambalea
Y en el interior de su cabeza
Una neblina de palabras
Una neblina de palabras
Sardinas para comer
Huevo duro, café con crema
Café con ron
Café con crema
Café con crema
¡Café-crimen con sangre!

Un hombre muy respetado en su barrio
Fue degollado a plena luz del día
El asesino, el vagabundo, le robó
Dos francos
Es decir, un café con ron
Cero francos con setenta
Dos tostadas con mantequilla
Y veinticinco centavos para la propina del mesero

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