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Zen

Anne Sylvestre

Zen

Dès l'entrée on est dans l'ambiance
Votre carillon tibétain
M'a mise tout aussitôt en transe
Et je souris d'un air crétin
On a enfilé des babouches
Et votre tapis hors de prix
Semble frémir quand on le touche
On va pas danser, j'ai compris

J'ai une crampe à l'abdomen
Et j'ai l'air d'une béotienne
Avec mon pot de cyclamen
Vous êtes zen

Drapés de coton blanc fluide
Qu'j'aurais pas voulu repasser
Vous êtes simplement splendide
Pourquoi donc n'ai-je pas pensé
Au moment d'sauter dans mes frusques
A respecter ce postulat ?
Jamais de noir, ça vous offusque
Je me sens comme un cancrelat

Ça doit se trouver dans les gènes
Pas un ourlet qui se déprenne
Et pas une bretelle à la traîne
Vous êtes zen

Cette harmonie en gris et beige
Avec une touche d'écru
Ces coussins en guise de sièges
C'est plus gai que je n'aurais cru
Çà et là quelques étagères
Suspendues on ne sait comment
Supportent un jeu de solitaire
Et un bouddha très avenant

Et puis sans rien qui la soutienne
Sur une planche en bois d'ébène
Une orchidée porto-ricaine
Vous êtes zen

Pas un mouton, pas une tache
Pas une empreinte, c'est parfait
Mais qu'on me dise où donc se cachent
Tous les cadeaux que l'on vous fait ?
Les briquets, les colliers de nouilles
Les cendriers artisanaux
Les Vallauris et les grenouilles
Les photophores, les plateaux

Avez-vous des armoires pleines
De ces dangereux spécimens
Que la vie parfois vous amène ?
Pas du tout zen

Les portez-vous chez l'Abbé Pierre ?
Faites-vous des vide-greniers
Ou les fourguez-vous aux enchères ?
Sur internet, ça doit payer
Les refileriez-vous, perfide,
En douce à tous vos visiteurs ?
Je veux repartir les mains vides
Me donnez rien, j'aurais trop peur

Même le p'tit coin est mis en scène
C'est le Nirvana de l'hygiène
J'ose pas y faire ce qui m'amène
Tellement c'est zen

Mais vous êtes si adorable
Qu'on vous promet qu'on reviendra
S'accroupir devant votre table
N'empêche qu'au bistrot d'en bas
Enfin à la bonne franquette
On va s'coller derrière les yeux
Un bon gros sandwich aux rillettes
Et un p'tit beaujo crapuleux

Il se peut qu'un mot nous parvienne
Vers le milieu de la semaine
Sur un papier de pur lichen
Divinement zen :

"Merci pour votre cyclamen
Il ne faut pas que ça vous gêne
Mais on l'a donné à Carmen
Qui n'est pas zen"

Zen

Desde la entrada estamos en el ambiente
Tu campana tibetana
Me puso inmediatamente en trance
Y sonrío con una expresión tonta
Nos pusimos babuchas
Y tu alfombra carísima
Parece estremecerse cuando la tocamos
No vamos a bailar, entendí

Tengo un calambre en el abdomen
Y parezco una ignorante
Con mi maceta de ciclamen
Ustedes son zen

Envueltos en algodón blanco fluido
Que no hubiera querido planchar
Simplemente son espléndidos
¿Por qué no pensé en
El momento de saltar a mis trapos
Respetar este postulado?
Nunca de negro, eso les ofende
Me siento como una cucaracha

Debe estar en los genes
Ningún dobladillo suelto
Y ninguna tira al descuido
Ustedes son zen

Esta armonía en gris y beige
Con un toque de crema
Estos cojines como asientos
Es más alegre de lo que creía
Aquí y allá algunas repisas
Colgadas no se sabe cómo
Sostienen un juego de solitario
Y un buda muy agradable

Y luego, sin nada que la sostenga
En una tabla de madera de ébano
Una orquídea portorriqueña
Ustedes son zen

Ninguna mancha, ninguna huella
Es perfecto
Pero que me digan dónde se esconden
Todos los regalos que les hacen
Los encendedores, los collares de fideos
Los ceniceros artesanales
Los Vallauris y las ranas
Los portavelas, las bandejas

¿Tienen armarios llenos
De estos peligrosos especímenes
Que la vida a veces les trae?
Nada zen

¿Los llevan a la beneficencia?
¿Hacen ventas de garaje?
¿O los subastan?
En internet, eso debe pagar
¿Se los deshacen, pérfidos,
A escondidas a todos sus visitantes?
Quiero irme con las manos vacías
No me den nada, tendría mucho miedo

Incluso el baño está escenificado
Es el Nirvana de la higiene
No me atrevo a hacer lo que me lleva
¡Es tan zen!

Pero ustedes son tan adorables
Que prometemos que volveremos
A postrarnos ante su mesa
Aunque en el bar de abajo
Finalmente de manera informal
Nos pegaremos un atracón de ojos
Un buen y grasoso sándwich de rillettes
Y un pequeño beaujolais travieso

Puede que nos llegue una palabra
Hacia la mitad de la semana
En un papel de puro liquen
Divinamente zen:

"Gracias por su ciclamen
No debe molestarle
Pero lo dimos a Carmen
Que no es zen"

Escrita por: Anne Sylvestre